Paddle, le tour de Corse de Nico Carliez

Interview Nikola B.

« JE VOUS ATTENDS, JE SUIS AU BOUT DU PONTON A ». Nous sommes à la fin du mois de mai 2015 et il fait plus de 30° au soleil. Les abords du petit port de la commune d’Annecy-le-Vieux (74), lieu de notre rendez-vous, sont complètement bloqués par le village d’arrivée de la Maxi-Race du lac d’Annecy, une course inscrite au calendrier du Championnat du monde de trail. Ce n’est donc pas sans mal que nous rejoignons finalement, avec un peu de retard, Nico Carliez.

Installé près de son bateau, le SUPer est au téléphone. Il nous fait signe de patienter quelques minutes… Nico essaie de régler un détail technique : synchroniser la géolocalisation de sa nouvelle montre avec son site web. « Je bataille avec ça depuis quelques jours… J’aimerais que les internautes puissent suivre ma position en direct sur le blog » lâche-t-il, tout en éteignant son Iphone 6. Une préoccupation qui pourrait sembler vaine, mais qui prend tout son sens quand on sait que moins d’une semaine plus tard, Nicolas Carliez partira faire le tour de Corse en autonomie et en paddle. Et oui… Voilà ce qui arrive quand la crise de la quarantaine frappe à la porte de certains watermen !

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Nico, on te connaît car on t’a déjà vu sur des manches de l’Alpine lakes tour… Mais finalement, on ne sait pas grand-chose de ta passion pour le SUP. Tu peux rapidement te présenter et nous dire comment tu t’es retrouvé sur un paddle ?
Je suis originaire du Havre. Je suis arrivé dans la région il y a une dizaine d’années, principalement pour le ski. Depuis tout petit, je suis passionné par les sports de glisse. Au départ, je suis plutôt quelqu’un de nautique… Au Havre, je pratiquais pas mal de kitesurf. En arrivant ici, j’ai continué mais les années ont passé et le freestyle ne devenait plus vraiment de mon âge. Alors avec des amis, on s’est mis au surf. On partait à Tarifa ou aux Canaries… Et il y a cinq ans, alors que l’on était à l’eau aux Canaries, un type était en SUP de vague. Je l’ai observé et je me suis rendu compte qu’il prenait cinq fois plus de vagues que nous. Le lendemain, j’ai pris un SUP de vague et j’ai fait une super session. Je me suis rendu compte que c’était vraiment ludique et j’ai aimé ça ! »

T’es donc venu au SUP par la vague ?
Exact. Mais je me souviens que cette même année, le SUP de race faisait son apparition sur le lac d’Annecy. J’ai la chance d’avoir un ami qui dirige l’une des plus grandes marques de glisse de race, Fanatic. Le siège social de l’entreprise est à Annecy… C’est comme ça que j’ai connu cette pratique. Les vagues, c’était naturel pour moi, mais le SUP de race procure aussi une bonne glisse.

Mais au final, tu préfères l’eau salée ou l’eau douce ?
Quand je me suis lancé en SUP de vague, j’ai commencé sur une planche Fanatic 9’1. Puis j’ai réduit les tailles pour arriver aujourd’hui à une 8’0. Ce qu’il faut comprendre, c’est que le SUP de vague permet de progresser en SUP de mer et en downwind sur les planches de race. Il y a certes des différences de technique, mais les pratiques sont complémentaires. Le SUP de vague me rend meilleur en SUP de race et inversement ! Malgré tout, j’habite Annecy et je suis plutôt un SUPer d’eau douce.

Quels plaisirs trouves-tu dans le SUP de race ?
Je suis quelqu’un qui a besoin de faire plusieurs fois du sport dans la semaine. Avant le SUP, je faisais du vélo le week-end, de la course à pied dans la semaine et de la natation de temps en temps. Pourquoi ? Parce que le vélo développe le bas du corps, la natation le haut et la course fait travailler le cardio. Aujourd’hui, je ne fais plus que du SUP. Il me permet d’allier les trois et d’avoir une sensation de glisse.

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Tu peux nous dire un mot sur ton spot quotidien ?
Je fais 15 km par jour en général. Après ça dépend du vent et de la direction que je choisis. Avec du vent de Nord, si je pars downwind, je longe le Pâquier jusqu’au port d’Annecy, et je reviens vers Annecy-le-Vieux. Sinon, je vais jusqu’au Palace de Menthon (commune de la rive Ouest du lac) et je reviens vers Annecy-le-Vieux. Généralement, je pratique en solitaire et je rame en fréquence. Il faudrait sûrement que je fasse évoluer ma pratique, mais mon entraînement est calé sur l’endurance plus que sur le fractionné. C’est pour ça qu’en course j’ai quelques difficultés (rire). Avec le système du draft, les mecs campent derrière toi pour profiter de l’aspiration et si tu veux partir il faut pouvoir te mettre dans le rouge et accélérer. Moi, je n’ai pas du tout travaillé ça !

Pourtant t’es pas trop mal classé. Tu fais 3 sur la Glagla race par exemple…
Oui… Pour l’anecdote, sur cette course, j’ai enroulé mon écouteur dans ma pagaie. Je suis tombé et j’ai perdu pas mal de place à cause de ça. A Aiguebelette, j’ai aussi fait deuxième sur une 12’6. A Saint-Léonard (Dark race), j’ai fait septième en revanche. Il faut dire que la course est très technique. Les distances sont courtes et il faut faire des virages aux bouées sur des largeurs étroites.

Mais si tu travailles l’endurance, c’est que t’as une raison. Tu nous explique un peu…
C’est vrai je m’apprête à partir faire le tour de la Corse en paddle et en autonomie. Il y a environ 700 km de navigation effective et personne ne l’a encore tenté. Je me donne 30 jours… A raison de 25 à 30 km de moyenne par jour, je devrais normalement boucler le périple après avoir donné 200 000 coups de pagaies.

D’où t’es venue cette idée folle ?
Du mariage de deux passions. Je suis un fou de la Corse. J’y vais depuis mon enfance et j’y ai navigué en bateau une bonne dizaine de fois seul et en famille. Un bateau à voile avance en moyenne à cinq nœuds et un paddle à quatre nœuds. Je me suis dit qu’il n’y avait pas de raison pour que ça ne le fasse pas. Et puis personne n’avait tenté l’aventure… Alors, j’ai commencé à en, parler à ma femme. Au début, elle ne comprenait pas pourquoi je voulais quitter ma famille et puis, le 11 août de l’année dernière, elle m’a offert une gamelle et des couverts pour mon anniversaire. J’ai compris qu’elle me donnait son feu vert. C’était le plus gros cadeau qu’elle pouvait me faire !

Ok, maintenant, on attaque les choses sérieuses. Dans une semaine, c’est le départ.
Oui c’est un truc de fou. Je prépare ça depuis un an. J’ai eu beaucoup de chance, car j’ai souhaité autofinancer ce projet. Il me fallait 15 000 euros de budget. Je suis donc parti à la pêche aux partenaires, avec un ticket d’entrée à 1 500 euros. J’ai été surpris… Les sponsors m’ont vite suivi. Mon entreprise, celle de ma femme, d’anciens employeurs, ils ont tous joué le jeu. Et puis, je remercie mon ami des Fanatic. Il m’a immédiatement suivi par sympathie. Et puis, il s’est rendu compte que c’était du sérieux. Maintenant, je fais partie de la team de riders de la marque. C’est dingue, je n’ai même pas le niveau de la plupart de ces mecs !

Départ de Corse Nico 1

Comment t’as imaginé ton aventure. Tu prends quoi avec toi ? Tu vas dormir où ?…
J’ai une planche Fanatic 14’ par 29.5. C’est le plus gros modèle de la marque. Il faut qu’elle supporte 25 kg de charge. Je ne peux pas mettre plus car le ratio poids puissance est très important. Dans le sac, je mets des réserves de bouffe iophilisée pour quatre jours, une pharmacie, un peu de change, un sac de couchage… L’idée est de naviguer 5 à 6 heures par jour, en autonomie, avec bivouac ou petits hôtels, mais en n’utilisant aucun autre moyen de locomotion que les bras ou les jambes.

….On parle aussi de l’association ?
L’objectif du projet est de soutenir la Voix de l’enfant. Cette association a pour mission de défendre la dignité et l’intégrité de tout enfant, d’initier et soutenir des programmes de scolarisation, de prévenir de la maltraitance, de l’exploitation économique et sexuelle des enfants, de créer des Permanences et Unités d’Accueil Médico-Judiciaires en milieu hospitalier. Je rame pour eux les gens peuvent faire des dons sur le site.

Le temps s’est égrené. Il est l’heure de rechausser les tongs, laissez à la va vite sur le ponton. Il fait toujours aussi chaud. Nico Carliez s’est mouillé la tête à plusieurs reprises durant l’entretien. Histoire de garder les idées claires et la tête froide ! Nous nous donnons rendez-vous à son retour pour terminer l’entretien…

29 juin, 11h du matin. Nico Carliez a bouclé son tour de Corse depuis trois jours. Lui qui avait initialement prévu 30 jours pour boucler son aventure, n’en a finalement mis que 18. Le « rab », il le fera avec son épouse, sur un bateau qu’il avait réservé à d’autres fins.

Carliez

… Alors, cette aventure. T’as mis un temps record ?
C’était top ! J’ai vraiment eu des conditions optimales, avec pas loin de 85 % de vents portants. Je n’ai pas été bloqué une seule fois. Par contre, j’ai eu beaucoup de mer. C’était une attention de toutes les minutes pour rester debout sur le paddle. Ca m’a pris pas mal d’énergie.

Comment t’as géré les vagues justement… T’étais loin du lac d’Annecy ?
Bon, je m’étais entraîné en faisant la traversée de la Manche avant de partir et j’avais vu que mon niveau en mer n’était pas mauvais. Et ce, grâce au paddle de surf qui m’a donné une bonne technicité. Du coup, ça m’a servi quand j’ai eu deux mètres de creux. Au final, je suis tombé une vingtaine de fois sur tout le trip. Le matériel a également bien résisté. Les paddle ne sont pas trop faits pour ce genre d’aventure, mais la board a bien tenu.

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Physiquement, tu as bien encaissé l’effort ?
J’ai fait l’erreur d’arrêter de ramer quinze jours avant le départ. Ce qui fait que les trois premiers jours, j’ai eu très mal au dos. J’avais l’impression d’être tendu comme une arbalète. Mais les gens m’ont encouragé sur facebook et j’ai eu des messages pour me dire que mon corps allait s’habituer. Et c’est ce qui s’est passé. Mais ça tire les mollets et un peu sur les talons…

Ton périple a été bien suivi sur les réseaux ?
Je suis parti de 200 likes sur facebook et je finis avec 700.
Et j’ai pas mal de personnes qui m’ont suivi sur le blog. Je crois que les gens ont bien aimé les petites vidéos. J’en postais une à midi et une le soir. Pas mal ce sont pris au jeu.

La suite…
D’abord, je suis très content car ce tour de Corse en paddle est réellement une première mondiale. Alors, c’est sûr, ça donne envie… Je crois que c’est positif de se retrouver seul. Tout seul, on s’ouvre plus aux gens et j’ai fait de chouettes rencontres sur ce périple. Il faudrait partir seul une fois tous les trois ans. Mais il faut que j’ai l’accord de ma femme

Carliez 2

Journal de bord – Extraits

Jour 3 : 33,5 kms, 5,4km/h de moyenne, 6h…!
102 kms depuis le debut de l’aventure… on rentre dans le vif du sujet, l’excitation du départ a laissé place à une grosse fatigue matinale. 1 h pour réveiller le corps et départ 9h (… )La partie d’aujourd’hui était plutôt Nord Est, et le vent venant du Sud Est, j’ai tout eu de travers pendant 5h30. A 405 coups de pagaies / km, j’ai donc donné plus de 12000 coups aujourd’hui, dont 11000 du meme coté… J’ai le gauche du dos en vrac, et je peux vous dire que pour la première fois depuis le debut, j’ai marché au mental.

Jour 4 : Marathon
L’objectif du jour était de rejoindre Lucciana ou Partrice me proposait gite et couvert…. Du coup 46,18kms, 6,4km/h de moyenne… Et gros coup de mou à 32kms (video). Finalement, 20 min de sieste et c’est reparti… Il faut que je gère mieux mon temps. Pluie le matin, 15 nds dans le dos l’apres midi, rencontre de Yann qui m’a accompagnemé un peu, et 40 euros récoltés sur la plage pour La Voix De l’Enfant.

Jour 7 : Philosophie
34 kms ce jour, 208 kms en 7 jours… Et changement de cap plein Ouest pour 10 petits kms avant de redescendre demain plein Sud! Je kiffe grave, j’ai touché le point le plus nord de mon trip, 1/3 du chemin, mais le moins intéressant. Dire que le TGV qui a été inventé il y a 30 ans fait la distance en 1h, et que le paddle qui n’a que 5 ans la fait en 7 jours… Comme koi le paddle n’a pas vocation à faire avancer la société

Jour 10 : pas évident
Pas fermé l’oeil de la nuit dans une étable avec paillasse. Le problème, c’est qu’un matelas gonflable de 1cm d’épaisseur, c’est mon corps tendu comme un arc après 5h de rame direct sur du béton. J’ai commencé à m’endormir quand le jour et toutes les bebêtes ( des trucs qui font crac crac ou cric cric ) de l’étable se sont levés. Départ 10h, léger vent dans le nez mais mer plate. Au passage du Cap Orlando, fin des Agriates, changement de décor et d’ambiance, mer croisée, vent 3/4 face et l’Ile Rousse touristique qui se fait sentir. 10kms pour rejoindre la plage de Losari, à pagayer exclusivement du même coté…

Jour 11 : tenir debout….
Voilà une journée qui remet les choses en place, fait prendre conscience qu’il ne faut sous-estimer aucune variable (la houle) et éviter tout triomphalisme… Parti par grand beau ce matin de l’Ile Rousse, un léger flux de Nord se lève et la vie est belle… À l’approche de la Revellata, la houle D’Ouest se lève (en fait on était à l’abris)…. Ce qui fait qu’on a eu 3 effets : le clapot de vent de Nord, la houle d’Ouest et le ressac… Un calvaire pour tenir debout…. 1 km de Cap à passer à essayer de tenir debout. 1 chute. Mais le pire restait à venir….la houle c’est mise à atteindre 1,5m / 2m sur une cote de falaises, 5 kms de gymkhana. Déjà que j’en avais marre avant, mais là ca a été le pompon, 4 chutes, 2 renversements…

Jour 14 : Sagone, mon Everest
J’avais dit que le Golfe de Sagone ne serait pas de la tarte, et qu’il serait mon Everest : 21 kms de coupe, plus large encore qu’Ajaccio, et bien il a tenu sa promesse… Parti de l’anse de Chiuni à l’entrée du Golfe, avec un léger vent dans le nez dès 9h… Je passe le cap et le vent passe plein nez à 10nds… Je décide d’infléchir ma route pour le Golfe de Lava, un peu moins loin et 3/4 travers. Le vent n’a cessé de monter pour atteindre 20nds, vitesse de vent à laquelle il est impossible de tenir le cap…. Obligé de descendre encore un peu à l’intérieur du Golfe mais pas de plage… Je repère une maison fermée sur les hauteurs qui pourrait me servir (terrasse) en cas de bloquage, et petite anse de gros caillou. J’accoste explosé du côté gauche du dos (18kms à ramer à bloc du même coté !) mais content d’avoir touché terre…

Jour 17 : Senestosa
Grosse étape rase cailloux, coin sauvage méconnue, 38 kms. Calme plat ce matin, finalement la première fois depuis le début du trip. Je bulle dans les canyons de rochers arrondis, et je prends du retard… 10 kms à midi…. Je me mets donc à ramer sur une eau limpide et d’huile….

Jour 18 : Fin
31 kms ce jour, 540kms au total, 220 000 coups de pagaies, 91 heures sur le paddle…. J’ai fais ( on a fait ! ) le tour de Corse debout sur une planche à rame !! Et le pire, c’est que j’y ai pris du plaisir… Ce qui me fait le plus drole, c’est de me dire que je suis parti d’un coté de cette plage de Piantarella et que je suis revenu d’un autre… Et oui, la Corse est une ile.

……

http://www.lavoixdelenfant.org Si voulez découvrir les actions menées par l’association La Voix de l’Enfant

http://www.fanatic.com/fr

 

 

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